Journée rencontre

Prochaine journée de la Ciri : le 3 mars 2012 à Louvain-la-Neuve.
Thème : « Printemps arabes ? et ici ? »

______________

6ème rencontre de la CIRI : 12 février 2011, Louvain-la-Neuve

« Que penser de la réciprocité ? Regards croisés, chrétien et musulman »

Cette journée s’adressait adressée aux agents pastoraux, paroissiens, aumôniers de prisons ou d’hôpitaux, enseignants, responsables de mouvements ou à tout autre titre, engagés ou intéressés par l’amélioration des relations avec les musulmans.

« Que penser de la réciprocité ? Regards croisés, chrétien et musulman » en était le thème. C’est une question qui se pose de plus en plus et qui se trouve au cœur de nos réalités quotidiennes. Face à certaines demandes de la part de musulmans de notre pays, les réactions concernent souvent la réciprocité : mais qu’en est-il dans vos pays ?  Un conférencier musulman, Farid El Asri, doctorant, un théologien dominicain, Ignace Berten, et le coordinateur de la rédaction du rapport : « La liberté religieuse, fondement de la politique des droits de l’homme dans les relations extérieures de l’UE » (secrétariat de la COMECE) ont introduit les débats.

Que penser de la réciprocité ? Un regard chrétien

Face aux demandes des musulmans, ou de certains musulmans, comme la construction de mosquées ou la reconnaissance de certains droits à fondement religieux (nourriture halal, par exemple), on en appelle assez facilement à la réciprocité1 pour leur opposer une réponse négative, ou du moins une très grande réticence. On déclare ainsi : au nom de quoi les musulmans peuvent-ils revendiquer chez nous la construction de mosquées, alors que dans leurs propres pays il n’y a aucune liberté religieuse réelle ? Et on ajoute : ici nous cédons constamment tout, et eux ne cèdent rien.

Sur cette question de la réciprocité, une remarque préalable et importante est nécessaire. À qui adresse-t-on cet argument ? Quand on s’adresse à des musulmans vivant dans notre pays et qu’on parle de « leur propre pays », en supposant qu’il s’agit là d’un pays arabe ou turc, de quoi parle-t-on ? Nos interlocuteurs sont d’origine, indirecte au moins, d’un pays musulman, mais ils sont le plus souvent citoyens belges, très souvent aussi nés en Belgique et belges, comme nous, sans différence, sujet de la même citoyenneté.

Par rapport à cette argumentation et cette revendication de réciprocité, il y a trois approches complémentaires qui se situent à des niveaux différents : niveau politique, niveau du dialogue interculturel et interreligieux, niveau évangélique.

El Kalima, association engagée dans le dialogue chrétien musulman, étant explicitement chrétienne et nous adressant ici d’abord à l’opinion publique chrétienne, nous commencerons par rencontrer la question au niveau évangélique.

1. Approche évangélique
Le langage de la réciprocité, comme exigence préalable à la rencontre d’une demande d’un autre, ne peut trouver aucun fondement évangélique. La réciprocité n’est pas, dans cet esprit, un critère d’action. Je ne conditionne pas mon rapport à l’autre, dans ses droits fondamentaux, à ce que lui respecte mes droits. Je ne puis donc conditionner une réponse positive à une demande de musulmans légitime au regard des Droits de l’homme, auxquels notre société a publiquement et politiquement souscrits, au fait que dans leur pays ces mêmes droits ne sont pas respectés.

La réciprocité comme critère est explicitement mise en cause par Jésus. De ce point de vue, les exigences de Jésus sont radicales :

« Je vous le dis, à vous qui m’écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient.

À qui te frappe sur une joue, présente encore l’autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas ta tunique. À quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas. Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux.

Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle reconnaissance vous en a-t-on ? Car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. Et si vous faites du bien à ceux qui vous en font, quelle reconnaissance vous en a-t-on ? Et si vous prêtez à ceux dont vous espérez qu’ils vous rendent, quelle reconnaissance vous en a-t-on ? » (Luc 6,27-34).

Quelques remarques sont nécessaires à la lecture de ce texte :

  • Une évidence : la question de la réciprocité dans le rapport aux musulmans, n’est pas une question de rapport à un ennemi. Le texte nous dit plutôt : même s’il s’agissait d’un ennemi, il faudrait… a fortiori si ce n’est pas un ennemi.
  • Dans le radicalisme de son expression, ce texte, qui est une interpellation, indique un certain esprit. On ne peut en faire une règle d’action par une lecture matérielle d’application immédiate. Ainsi Jésus ne nous demande pas de tendre la joue chaque fois qu’on est frappé : ainsi lui-même, lors de son arrestation a été frappé, et il a demandé à la personne qui l’a frappé de se justifier.
  • On ne peut déduire immédiatement d’une interpellation portant sur les relations interpersonnelle le critère d’une relation collective et politique. Il y a des analogies, mais on se situe sur des plans différents.

Ce cadrage et ces précautions étant prises, l’Évangile nous appelle clairement à dépasser l’argument de la réciprocité en tant que critère déterminant des réponses que nous pouvons ou devons faire aux demandes qui nous sont adressées par des musulmans.

Par ailleurs le commandement de l’amour du prochain nous renvoie à la question posée à Jésus : « Qui est mon prochain ? ». La parabole du Bon Samaritain nous dit que le cercle de ceux que je suis appelé à reconnaître comme mon prochain ne se limite pas à celui qui est mon semblable ou, a fortiori, celui qui pense comme moi. Par un biais particulier, la question de la réciprocité, nous renvoie donc aussi à la question : Qui est mon prochain, et en l’occurrence : quelle place suis-je prêt à faire à l’autre.

2. Approche à partir du dialogue interculturel et interreligieux
Le dialogue demande vérité. Il suppose qu’on soit capable de s’écouter réellement dans la différence et qu’on puisse aussi toucher les questions difficiles. Or à ce niveau du dialogue, on rencontre aussi assez souvent une objection au sujet de la réciprocité. Dans le dialogue interpersonnel, nombre de musulmans diront bien qu’ils ne sont pas d’accord avec la politique de leur pays d’origine, qu’ils en soient encore citoyens ou qu’ils aient acquis la nationalité belge. Mais on constate souvent un silence de la majorité des associations ou institutions musulmanes concernant les droits de l’homme et la liberté religieuse dans les pays à majorité musulmane. C’est vrai aussi, dans une moindre mesure, concernant l’utilisation de la violence de la part d’organisations islamiques. Ce constat n’est pas faux. Mais il faut aussi observer que lorsque certains s’expriment, et il y en a, les médias en font très peu l’écho. Un dialogue à ce sujet est certainement nécessaire, mais il suppose au départ une attitude bienveillante. S’il s’engage sur le ton du reproche, il ne peut aboutir à rien.

Dans ce dialogue difficile, il n’y a pas seulement la question des églises et de la liberté de culte dans les pays musulmans, il y a plus fondamentalement la situation de plus en plus difficile des communautés chrétiennes : il faut aussi pouvoir en parler.

Le dialogue suppose aussi que, comme Occidentaux et comme chrétiens, nous puissions faire, dans le dialogue, la vérité sur notre rapport historique avec les pays musulmans. Nous souhaitons que, pour une part au moins, les musulmans présents chez nous s’adaptent à notre culture. Mais nous devons reconnaître que cette exigence n’est guère rencontrée par la majorité des Occidentaux qui travaillent dans les pays de tradition musulmane (sauf en ce qui est imposé par la loi). On demande des travailleurs musulmans ici (ce que sont la majorité d’entre eux) ce qu’on ne demande pas des intellectuels ou de cadres occidentaux (ce qui est le cas pour la majorité d’entre eux) là-bas. Trop facilement deux poids, deux mesures.

Une porte d’entrée du dialogue peut être la règle d’or, dans sa forme très générale négative, qui s’exprime pratiquement dans toutes les religions : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne souhaites pas qu’il te fasse », mais aussi et surtout dans sa forme positive, qu’on trouve à la fois dans l’Évangile et dans le Coran : « Fais à autrui ce que tu souhaites qu’il te fasse », ce qui va nettement plus loin.

La question devient dès lors : que pouvons-nous faire ensemble, chrétiens et musulmans ici, pour améliorer la situation des musulmans ici et des chrétiens là-bas, à partir de l’écoute réciproque et d’une solidarité vécue sur le terrain.

3. Approche politique
Nous sommes convaincus de ce qu’il y a une universalité des droits de l’homme, même si on peut admettre que, dans sa formulation, la Déclaration universelle peut être maquée de l’esprit occidental et que certains droits plus communautaires ne sont pas assez reconnus. Les articles concernant la liberté religieuse : liberté d’adhérer ou de ne pas adhérer à la religion de son choix, liberté de changer de religion ou de la quitter, liberté d’exprimer publiquement le culte et, en lien avec ces libertés, rejet de toute discrimination dans les droits civils et politiques en raison de l’appartenance religieuse, – ces articles font partie du socle commun non négociable.

Il est évident que la grande majorité (voire la totalité ?) des pays de tradition musulmane ne répondent pas aujourd’hui à ces exigences : nous ne pouvons accepter que la charia (et son interprétation restrictive et limitative) soit placée au-dessus des droits civils et politiques fondamentaux tels que reconnus dans la DUDH. Et cela ne concerne évidemment pas seulement la liberté religieuse : liberté d’expression, liberté d’association, exclusion des châtiments humiliants ou dégradants, égalité de la femme, etc.

De ce point de vue, une action politique soutenue doit être menée. Dans cette action, la question de la réciprocité peut avoir sa place, non pas comme condition préalable, mais comme argument et exigence. Dans certains cas, à dimension plus proprement politique, on pourrait cependant aller plus loin dans une ligne de réciprocité comme condition. On pourrait penser, par exemple, à la question de la reconnaissance civile d’associations explicitement musulmanes financées par les gouvernements de pays musulmans : conditionner cette reconnaissance à une législation reconnaissant la liberté d’association dans les pays concernés2. On pourrait aussi penser à une conditionnalité de contrats industriels et commerciaux à la reconnaissance de la liberté syndicale. Il est évident que nos gouvernements et l’Union européenne dans son ensemble sont trop timides quand il s’agit des intérêts économiques et commerciaux (c’est tout aussi évident vis-à-vis d’Israël !) : on a un discours public de défense universelle des droits de l’homme, mais dans la pratique, on fait prévaloir les intérêts industriels et commerciaux, même si cela comporte de fait une participation plus ou moins directe et active à des pratiques bafouant les droits de l’homme et le droit international. Une demande légitime de réciprocité ne sera crédible que si nos politiques sont un peu plus cohérentes.

Conclusion

L’Évangile est à la fois généreux et exigeant : son appel ne s’accommode pas toujours facilement du réalisme politique, qui vise l’efficacité et la demande. Contradiction ? Non sans doute, mais tension certainement. Tension également entre le caractère universel des droits de l’homme et les contingences des situations et du possible. La question de la réciprocité se situe au cœur de cette tension. Ce double constat invite à la fois à l’ouverture et à une vigilance pour que les décisions ou pratiques politiques ou administratives ne dérivent pas et ne sacrifient pas les droits auxquels, pourtant, notre pays a souscrit. Mais cette tension invite à éviter la naïveté : les relations collectives, entre autres politiques, sont aussi faites de rapports de force. Les limiter autant que possible ne signifie pas y renoncer totalement, ce qui reviendrait à renoncer à agir pour améliorer les situations ici et là-bas. On pourra en partie diverger quant à savoir le point d’équilibre à établir entre générosité et authenticité humaine, d’une part, et réalisme, condition d’efficacité, d’autre part.

 Ignace Berten,
CIRI(Commission interdiocésaine pour les relations avec l’Islam)

12 février 2011

1 Voir à ce sujet le document très intéressant publié par la COMECE (la Commission des épiscopats de la Communauté européenne) : La liberté religieuse. Fondement des droits de l’homme dans les relations extérieures de l’UE, 2010. Une section est consacrée à « Liberté religieuse et réciprocité ».

2 Un exemple récent : le gouvernement norvégien a refusé l’autorisation de construire une mosquée dans la mesure où celle-ci serait financée par l’Arabie saoudite, en argumentant : « l’approbation serait paradoxale tant que vouloir établir une communauté chrétienne en Arabie saoudite sera considéré comme un crime ».