ARTICLE CENTRAL DU N° 88
L’évolution historique
du dialogue Islamo-Chrétien
Fouad A. Kassis
Le dialogue est un échange de propos et une concertation entre deux ou plusieurs personnes à la recherche d’un accord ou d’un compromis . Il résulte de l’évolution de la pensée humaine et de l’ascension des perceptions rationnelles et émotionnelles survenues avec l’éclosion de l’ère hellénique, au Vème siècle avant notre ère .
Relevons que le dialogue du Seigneur, avec ses créatures, a eu lieu sous le beau ciel étoilé d’Orient :
• Sur une montagne embrasée,
• En une nuit toute lumière,
• Dans un désert silencieux,
Il y a deux mille ans Jésus, fils de Marie, prêche la paix, l’équité et l’amour, tout en proclamant, que toutes les nations sont : «Peuple Elu de Dieu »
Six siècles plus tard, l’Islam appelle les Gens du Livre au dialogue :
O Gens du Livre! Venez à une parole commune entre nous et vous, que nous n’adorions qu’Allah
Cet exposé exprime des convictions que l’on rencontre souvent.
Certains m’ont accusé de prêcher le Christianisme, d’autres ont prétendu que je prêche l’Islam…Oui, je prêche et je suis fier de le faire… mais je prêche :
• La reconnaissance du Christianisme et de l’Islam
• Le respect de la différence doctrinale avec l’Autre,
• L’acceptation de l’égalité entre toutes les créatures,
• Le dialogue constructif et sans ambiguïté avec l’interlocuteur,
• La sauvegarde de la foi, de la culture et des valeurs de tous…
Dans les pages suivantes, ce thème sera détaillé selon les titres ci-après :
1. Les prémisses du dialogue chez les Grecs,
2. L’Evangile : Dialogue de l’amour,
3. Le Christianisme rencontre l’Islam,
4. Le Concile Vatican II revient aux sources,
5. Récit personnel d’un dialogue Islamo-Chrétien,
6. Les conditions du dialogue Islamo-Chrétien,
Conclusion
1. Les prémisses du dialogue chez les Grecs
L’homme est une créature rationnelle. Il voit, il se demande, il cherche et il discute afin d’atteindre la conviction et d’éliminer le doute par la certitude.
Ce phénomène a incité la pensée humaine à oublier la mythologie, à rechercher une explication rationnelle du monde et à s’interroger sur le devenir. C’est alors qu’est apparue la philosophie, dont les pionniers ont été les Sages de la Grèce : Socrate, Platon et Aristote.
Éduqué par Aristote, Alexandre le Grand (356-323 av. JX) a propagé, par ses conquêtes, l’Hellénisme sur les territoires parlant l’araméen, du Moyen-Orient et jusqu’aux Indes. Il est vrai que la domination grecque a été de courte durée, mais son impact culturel a survécu de longs siècles sur le monde antique, créant un début de dialogue multiculturel.
Mais il a fallu attendre la venue du Christ pour voir la Mondialisation de cette culture et ses effets bénéfiques.
2. L’Evangile : dialogue de l’amour
Le Christ a accompli sa mission en enseignant, et en dialoguant avec les habitants de la Palestine et des pays limitrophes tout en prodiguant aux malades la guérison et aux souffrants la consolation et le soulagement.
Afin de transmettre son message de l’amour, le Maître a ignoré le refus des Rabbins, les antagonismes religieux, politiques, ethniques, et même la perplexité de ses disciples. Les épisodes suivants en sont la preuve :
Le dialogue sublime du Christ avec la Samaritaine ,
Son parler provocateur avec la femme syro-phénicienne ,
Son appréciation de la foi du Centurion romain ,
Son entretien amical avec le pharisien Nicodème ,
Sa délibération rigoureuse avec le Gouverneur Romain Pilate
Les rares événements détaillés par l’Evangile de Jean ont une importance particulière… N’est-il pas le Grand Théologien du Christianisme…? Le dialogue du Christ avec la Samaritaine n’est pas exemplaire seulement en tant que tel, mais aussi en tant que maîtrise de l’art de l’information et de la communication…Les nombreux messages qu’il transmet en sont la preuve.
Après l’ascension de Jésus au ciel, le chef des Apôtres conseille :
« Soyez toujours prêts à vous défendre face
à tous ceux qui vous demandent de justifier l’espérance qui est en vous.
Mais faites-le avec douceur et respect… Car il vaut mieux souffrir en faisant le bien… plutôt qu’en faisant le mal » .
Plus tard, le Coran se fait l’écho de ces exhortations disant :
«Ne discutez avec les Gens du Livre que de la meilleure façon, à moins qu’il ne s’agisse de ceux d’entre eux qui sont injustes. Dites-leur :
«Nous croyons en ce qui nous a été révélé et en ce qui vous a été révélé. Notre Dieu et le vôtre ne font qu’un Dieu Unique et nous Lui sommes totalement soumis.»
C’est ce que le chapitre suivant nous détaillera.
3. Le Christianisme rencontre l’Islam
A la parution de l’Islam, les Chrétiens d’Orient vivaient en de nombreuses Communautés : Les Ariens, les Nestoriens les Melkites, les Syriaques…
Le Prophète Mahomet fait connaissance avec les diverses communautés, les nombreux courants philosophiques, ainsi qu’avec les Gens du Livre dans la Péninsule Arabique, en Syrie, en Irak, au Yémen et en Ethiopie.
Face à cette pluralité, le Saint Coran y voit une certaine «sagesse divine» :
«Et si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous
une seule Communauté »
.
Mais écoutons plutôt le verset suivant :
« A chaque Communauté, nous avons assigné un culte à suivre. Qu’ils cessent donc de discuter avec toi l’ordre reçu…et s’ils s’obstinent dans
leurs polémiques dis-leur : Dieu sait parfaitement ce que vous faites….et Dieu tranchera au Jour de la Résurrection, ce en quoi vous divergez. »
Au cours des siècles, Chrétiens et Musulmans se côtoient et vivent, tant bien que mal, souvent en bon terme mais parfois en hostilité. Les controverses ne tardent pas à éclater créant haine et animosité, à dépendance des conquêtes et des reconquêtes, ou suite aux extensions territoriales, contrecarrées par des ambitions coloniales… Mais le dialogue se poursuit…
Le plus célèbre a eu lieu entre le Prophète et les Najranis .
Après d’exténuants pourparlers, Mahomet les invite à professer l’Islam, mais ils refusent, alors il leur propose la « Mubahala/Ordalie »
Les Chrétiens temporisent… Ils se concertent et rentrent vers Mahomet pour lui dire, avant de repartir vers leur pays d’origine :
«O Père d’Al-Kassem, nous avons décidé de refuser l’Ordalie et de vous laisser à votre religion
et de conserver la nôtre »
Durant ce dialogue, la «Biographie Prophétique» d’Ibn Hicham écrit :
« Le moment de la prière des Chrétiens étant venu, ils se dirigèrent pour la prière vers la Mosquée personnelle du Messager qui dit aux siens : Laissez les faire et ils prièrent en direction de l’Orient » .
En 632, l’armée islamique conquiert Najran et le Prophète dicte:
«La Promesse de Najran ».
Durant la période califale Omeyyade, les Chrétiens d’Orient collaborent loyalement avec le jeune Etat dans tous les domaines, financier, culturel et administratif pour la bonne gestion de son immense Empire. De son côté, le Califat apprécie cette collaboration… Mais …
Malgré l’attitude conciliante du Prophète envers les Chrétiens,
Malgré le contenu des versets coraniques ci-haut mentionnés,
Malgré leur collaboration loyale avec le Califat de l’Islam,
à une certaine période, la Politique déclasse les chrétiens de Gens du Livre au rang de Dhimmis avec plus d’obligations et de contraintes envers l’Etat, malgré l’exhortation coranique :
« Pas de contrainte en religion »
De nombreux dialogues, entre Chrétiens et Musulmans, ont eu lieu au cours des siècles , mais ils butaient contre le mur infranchissable de l’explication du Coran, réalisée par l’historien/exégète At-Tabari. Selon Macarian :
« A partir du Xème siècle, il n’est presque plus possible de faire des études critiques du Coran. Dés qu’il a été expliqué par At-Tabari, il est devenu l’enseignement officiel de l’Islam » …
Il est à rappeler que les Guerres des Francs (Les Croisades) ainsi que plus d’un événement politique ont porté préjudice au dialogue Islamo-Chrétien, freinant la bonne volonté des deux parties, sans toutefois rompre ces relations, que le Concile Vatican II a remis sur les bons rails.
4. Le Concile Vatican II revient aux sources
Au cours du Concile Vatican II, en 1964, le Pape Paul VI décrète la création d’un Comité pour le dialogue entre toutes les religions. A l’Islam, religion monothéiste, est attribué considération, déférence et respect.
Ce Comité publie des études théologiques, historiques et sociales en vue de propager la culture de la charité, de la justice et de la paix. Parmi ses objectifs, l’on entrevoit le vouloir de faire face aux courants matérialistes, aux forces occultes et aux mouvements intentionnés de renverser l’ordre social existant, pour se présenter, par la suite, comme arbitre, juge et justicier, dans un but étroitement lié aux propres intérêts.
La Constitution « Lumen Gentium » No 16 parle de l’Islam en ces termes :
« L’Eglise regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement où Dieu rétribuera tous les hommes ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne… » Pour ajouter :
« Si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté ».
Suite à ce Concile de 1965, le dialogue Islamo-Chrétien a pris une tournure amicale et ses bases se sont consolidées, grâce à la conviction commune de respect et de reconnaissance réciproque… Le Saint Coran le dit clairement :
Notre Dieu et le vôtre ne font qu’un Dieu Unique
5. Récit personnel de dialogue Islamo-Chrétien
« Et si Dieu l’avait voulu, il en aurait fait
une seule Communauté»
Ce verset me rappelle un événement vécu personnellement, durant l’été 2009 : Un cher ami, un Cheikh m’a chaleureusement invité à embrasser l’Islam…
Après l’avoir remercié pour son souhait émanant d’un cœur qui aime le bien pour ceux qu’il aime, et pour le fait qu’il me considère une personne digne d’être musulman, j’ai poursuivi citant ce verset du Coran :
« Tu ne peux remettre dans le droit chemin
celui que tu aimes,
mais c’est Dieu qui guide qui il veut » .
Ajoutant ensuite: Pourquoi cherches-tu à me faire souffrir, mon ami ?
-Pourquoi veux-tu, me priver de tout mon passé ?…
-Cette conversion ne résulte jamais d’un souhait amical.
-Ce passage ne se réalise qu’au terme d’un long voyage spirituel.
-Changer de religion passe à travers des sentiers arpentés et tortueux.
-Cette mutation de croyances est le fruit de méditations profondes et exténuantes qui le rendent plus précieux et plus respectable
-C’est là un sacrifice terrifiant que tu me demandes…
Merci pour ta grande amitié à laquelle je tiens comme je tiens à ma religion.
Pour terminer sur le même thème, j’ai perfectionné ma réponse ajoutant
-Vous savez que je suis chrétien… Si jamais j’arrive à la conviction que l’Islam est plus proche des portes du ciel, je dois le proclamer haut et fort, sachant que je respecte l’Islam, je révère le Coran et j’ai beaucoup d’estime pour le Prophète… Ma religion ne m’interdit nullement de professer une autre croyance quand ma conscience en est convaincue, sinon je serai en contradiction avec ma foi. C’est là ma liberté… le cadeau le plus précieux que le Seigneur m’a donné.
Partant de ma christianité, je parle de l’Islam et des Islamistes armé de l’amour que m’a inculqué l’Evangile, l’amour de l’homme en tant qu’homme que Dieu a créé par amour à son image et lui a promis un bonheur éternel en rétribution de ses bonnes oeuvres. Tout Chrétien qui ne respecte pas ce principe et refuse le musulman, ou une quelconque autre créature de Dieu, contredit sa foi.
6. Les conditions du dialogue Islamo-Chrétien
« Pour bien vivre les rencontres, sans avoir peur des dissensions, il est utile de formuler, en guise d’interlude, quelques règles du jeu. »
Respectons et honorons donc les conditions suivantes :
1- Eviter d’aborder les lignes rouges : Les dogmes fondamentaux.
«A chaque Communauté nous avons assigné
un culte à suivre…
Dieu sait parfaitement ce que vous faites…et Dieu tranchera, au Jour de la Résurrection, ce en quoi vous divergez»
2- Ne discutez que de la meilleure façon avec les Gens du Livre
« Appelle à la voie de ton Seigneur avec la sagesse et la bonne exhortation et discute avec eux
de la meilleure façon » .
3- Dialoguer signifie exposer ses croyances et non faire du prosélytisme
« Personne n’allume une lampe pour la
cacher sous un boisseau;
au contraire on la place sur son support afin que ceux qui entrent voient la lumière» .
4- Le dialogue est un entretien amical et non une discussion agressive
« Tu dois aimer ton prochain comme toi-même »
« Faites pour les autres ce que vous voulez
qu’ils fassent pour vous» .
Six siècles plus tard, le Prophète de l’Islam dira aux siens :
« Tu ne peux être croyant que lorsque
tu aimes pour ton frère
ce que tu aimes pour toi-même »
5- Le dialogue est une concertation entre Croyants
Le dialogue se construit sur le respect des croyances de l’Autre… Afin que l’approche soit efficace, le chrétien doit connaître les enseignements du Coran et le musulman doit connaître le contenu doctrinal de l’Evangile.
6- Le dialogue exige la compréhension
Les partenaires doivent écouter les propos réciproques et essayer de les comprendre avant de se prononcer sur leur contenu, sur base de leurs propres croyances.
7- Le dialogue rassemble et ne divise pas
Sans trahir les propres croyances, Chrétiens et Musulmans sont appelés à dialoguer sincèrement : le Monothéisme les unit.
« Ce Coran n’est nullement une oeuvre apocryphe en dehors de Dieu, mais il vient confirmer les révélations qui l’ont précédé constituant, à n’en point douter, un clair exposé du Livre révélé, du Seigneur de l’Univers »
8- Les interlocuteurs doivent se référer à Dieu
En donnant toute l’importance à l’Evangile et au Coran qui feront foi et loi,
« Dis : O Dieu,…, Connaisseur de tout ce que
le monde ignore…
c’est Toi qui jugera entre Tes serviteurs, ce sur quoi ils divergeaient » .
La bonne volonté des chrétiens et des musulmans est donc nécessaire pour démolir les murailles de la discorde – érigées entre eux tout au long des siècles – pour jeter les bases des ponts de la reconnaissance réciproque.
Conclusion
Certains sceptiques qualifient le dialogue interreligieux dénué d’intérêt. Rappelons à ceux-là que :
« Là où la rencontre se produit, les gens peuvent croire en l’avenir»
Le dialogue est nécessaire, ne serait-ce que pour rappeler ce qu’enseignent nos Livres Sacrés, et l’Evangile de conseiller :
« Si ton frère se rend coupable à ton égard,
va le trouver seul à seul et montre-lui sa faute,
s’il t’écoute, tu auras gagné ton frère mais s’il refuse,
prends une ou deux personnes avec toi afin que toute affaire soit réglée »
et le Coran d’exhorter ses Fidèles à dialoguer avec les Gens du Livre :
«Nous n’avons envoyé avant toi que des hommes auxquels nous avons fait des révélations.
Demandez aux Gens du Livre, si vous ne savez pas» .
«.. et si tu as quelques doutes sur ce que nous t’avons révélé,
interroge ceux qui avant toi lisaient le Livre» .
L’Orient, berceau du monothéisme, est endolori par les déchirures séculaires; la Méditerranée, centre de l’Histoire, souffre de la pollution de ses eaux et les riverains en ressentent les effets néfastes.
C’est pourquoi, l’Union pour la Méditerranée, qui regroupe l’Europe des 27 aux pays riverains, devrait oeuvrer pour assainir les relations tendues entre les membres de cette Union et pour dépolluer les eaux de cette mer…
ce qui favoriserait le retour de nos pays à leurs valeurs spirituelles et redonnerait vie et chaleur à nos relations humaines.
Ce faisant, l’Europe -c hristianisée par Paul de Tarse et héritière de la culture grecque à travers l’Andalousie – rendrait à l’Orient une dette vieille de deux millénaires et réoccuperait le centre du monde, comme d’antan.
Bruxelles le 30.9.2010
NUMERO SPECIAL 30E ANNIVERSAIRE
Télécharger l’article en .pdf en cliquant ici.
Chers lecteurs,
Ce numéro spécial célèbre le 30ème anniversaire du Centre El Kalima. Nous tenons à partager avec vous ces moments
heureux de souvenirs, de rencontres, de célébrations….
Que de chemin parcouru ! Après 30 ans, n’y aurait-il donc plus rien à faire ? Plus que jamais, nous avons à proposer des
initiatives de rencontres, des dialogues autour de notre foi réciproque, des partages de moments conviviaux…. Ces
énergies positives permettront un tant soit peu d’aller à l’encontre de tous les amalgames, les attitudes racistes, les
fantasmes, les clichés, les imaginaires par rapport aux musulmans, en un mot d’aller à l’encontre de l’islamophobie qui
ne fait que s’aggraver.
Nombreuses ont été les personnes à partager avec nous ces moments cordiaux. Leur sympathie et leurs ncouragements nous donnent aussi à croire que le chemin pris par le Centre El Kalima est un chemin qui mène vers la paix, vers une vérité qu’ensemble nous cherchons à découvrir et à approfondir. La route n’est pas facile mais comme dit un proverbe kurde : « S’il y a un chemin, qu’importe qu’il soit long ».
Marianne Goffoël, responsable du Centre
Cher Monseigneur, Madame l’échevine,
Chers amis de toutes religions et convictions, anciens de
Kalima, collaborateurs, sympathisants, partenaires…
Bienvenue à vous tous.
Van harte welkom aan iedereen.
Nous sommes là ensemble pour fêter le 30ème anniversaire du Centre. 30 ans ! S’il s’agissait d’une personne, nous dirions, c’est l’âge de la maturité. Pour arriver à cette maturité, l’on sait que les années recouvrant la jeunesse sont très importantes et nous ouvrent l’avenir. C’est ainsi que je pense à tous ceux qui nous ont précédé à El Kalima. Certains sont présents et cela nous encourage : Philippe Stienlet, Georges Francis, Jean-Luc Blanpain…. D’autres sont absents : Raymond van Schoubroek,Christiane De Decker, Anne Brusselmans, Monique Callier, Françoise Cassiers… D’autres encore nous ont quittés, comme le Père Jean-Marie Gérard, le Père Charles Deckers, le Père Khalil Kochassarly et tout récemment, le Père Roger Luyten décédé le 13 mai. Il a été responsable du centre de 1982 à 1984 et n’a pas cessé de collaborer avec nous les années suivantes.
Dertig jaar, groei van jeugd naar volwassenheid en openheid naar de toekomst. Wij danken al degenen die ons zijn
voorgegaan en blijven bemoedigen. Wij gedenken ook de medewerkers van El Kalima die reeds overleden zijn,
waaronder zeer onlangs nog pater Roger Luyten.
Qu’y-a-t-il de neuf depuis le dernier anniversaire des 25 ans d’El Kalima ? 5 ans de plus, 5 ans de persévérance malgré les obstacles venus d’ailleurs et qui ont eu forcément leurs répercussions dans nos relations réciproques : le meurtre du
cinéaste Théo Van Gogh aux Pays-Bas, les débats sur les caricatures venant du Danemark, l’intervention controversée du
pape Benoît XVI à Ratisbonne. Autant de secousses qui mettent à l’épreuve nos relations, la vérité du dialogue et qui
pourraient donner raison à ceux qui parlent de « choc des civilisations ». Dans l’ensemble, on peut dire : nous en sommes sortis indemnes. Bien plus, ces chocs ont bien souvent renforcé nos liens.
De laatste jaren hebben sommige gebeurtenissen de relaties met de islamitische wereld bemoeilijkt maar tegelijk boden ze de gelegenheid, een waarachtige dialoog in vriendschap en vertrouwen aan te gaan met onze moslimvrienden.
Du côté musulman, de plus en plus de partenaires se joignent à nous pour l’organisation de nos activités. Ils sont bien souvent représentatifs d’un mouvement qui recoupe à la fois les clivages nationaux, ethniques et doctrinaux. Cela vaut aussi pour le côté catholique. Il reste quelques efforts à faire de part et d’autre pour que différents groupes décident de collaborer ensemble. Mais nous pouvons dire que nous sommes sur la bonne voie.
Wij kunnen bovendien rekenen op een groeiende samenwerking met moslims en moslimverenigingen voor de
organisatie van diverse activiteiten.
Mgr Jozef De Kesel a très gentiment accepté de venir cette après-midi alors qu’il aurait pu participer à la célébration des adieux à l’évêque d’Anvers, qui se déroule au même moment.
Le Centre, tout comme les autres instances de dialogue (les Voies de l’Orient, les Srs de Sion, KMS, Porte Ouverte) ont
trouvé chez lui une reconnaissance plus particulière depuis qu’il a institué le « dialogue interreligieux », comme un réel service du vicariat. Pour lui donner toute son importance il a créé une coordination entre ces différentes instances. Qu’il en soit chaleureusement remercié.
Wij danken Mgr De Kesel voor de plaats die hij voor de interreligieuze dialoog inruimt binnen de diensten van het Vicariaat Brussel.
La source de notre dialogue, pour nous croyants, se trouve dans le fait que nous sommes ensemble en chemin vers Dieu.
C’est pourquoi nous avons choisi une conférence à deux voix, de type plus spirituel. Pour cela, nous nous sommes adressé,
-à Monsieur Farid El Asri avec qui nous collaborons et dont nous connaissons la profondeur de foi.
-au Père Bernard-Joseph, un homme de prière et d’intériorité, engagé dans le dialogue monastique depuis de longues
années.
Nous terminerons l’après-midi par un moment musical. Une chorale chrétienne, un artiste musulman seront le symbole de l’harmonie recherchée dans le dialogue non au-delà desdifférences mais au moyen de celles-ci.
Wij geloven dat de relatieopbouw tussen mensen van verschillende overtuigingen berust op het feit dat ons bestaan
gedragen wordt door één en dezelfde God. Daarom hebben wij een spreekbeurt voorzien met twee elkaar aanvullende
getuigen uit de islam en het christendom. En deze namiddag wordt besloten met de harmonische tweeklanken die Oost en West in muziek verbinden.
Wij wensen u een zeer aangename namiddag.
Nous vous souhaitons une très bonne après-midi.
Monseigneur Jozef De Kesel
Evêque auxiliaire de Malines-Bruxelles
Chers amis, Madame l’Echevine,
Marianne vient de me remercier pour la mise en place, d’une coordination pour le dialogue interreligieux, mais je voudrais quand même en public, la remercier d’avoir accepté d’en être la coordinatrice.
Ce trentième anniversaire du Centre El Kalima, est pour moi en tant que responsable de l’Eglise locale de Bruxelles, l’occasion de remercier l’équipe actuelle et tous ceux et celles qui l’ont précédée. Mais c’est aussi l’occasion de dire un petit mot sur le sens, l’importance et l’urgence du dialogue interreligieux, notamment avec nos frères musulmans.
1. L’historique
Vous savez bien chers amis, que dans le passé, ici dans notre pays et presque partout dans le monde occidental, l’Eglise
connaissait une situation très confortable. Elle était « Eglise chrétienne » au milieu d’un monde qui lui aussi était chrétien.
Bien sûr, on savait bien qu’il y avait d’autres communautés. Il y avait la communauté juive, une minorité toujours aussi
menacée en Occident. En dehors de la chrétienté, il y avait le monde musulman. L’importance du dialogue interreligieux ne trouve pas ses origines uniquement dans le phénomène de l’immigration du 20ème siècle, phénomène qui fait que le monde que nous habitons est un monde pluri religieux et multiculturel mais, il faut remonter davantage dans le passé.
Je vais simplement vous rappeler le phénomène de la réforme, ici en Occident, au coeur même de la chrétienté où, pendant un certain temps si je puis m’exprimer ainsi, les fondamentalistes chrétiens se sont disputés et ont fait la guerre jusqu’en 1648, année où se conclurent des accords. C’est une date d’une très grande importance pour l’avenir de l’Occident et pour le monde que nous connaissons aujourd’hui. Ce furent les fameux accords de Münster qui disaient : « on ne veut plus de la guerre à cause de nos différences religieuses ». Au début on demandait au peuple de prendre la religion de leur prince ou de leur roi. Ce système a duré quelques temps et puis finalement on est arrivé à dire « que tout le monde choisisse sa conviction ». La fin des guerres de religion a contribué pour une bonne partie à l’avènement d’un monde moderne, le siècle des Lumières, et même du phénomène de la sécularisation. Ce monde là, en quelques siècles, a donc profondément changé.
Le monde religieux, chrétien, à l’intérieur d’une chrétienté, a évolué petit à petit vers un monde multireligieux. Malgré cela, notre Eglise, pendant très longtemps et trop longtemps, est quand même restée sur ses positions! C’est au milieu du 20ème siècle que l’Eglise, dans son ensemble, et au niveau de ses plus hauts responsables, a convoqué un Concile oecuménique pour répondre aux défis d’un monde qui avait profondément changé. Et vous connaissez tous ce texte de Nostra Aetate.
Trois pages, où l’Eglise fait vraiment preuve d’un changement dans sa mentalité vis-à-vis des autres religions et des autres convictions.
Dans ce texte, le Concile parle de façon très positive de l’Hindouisme, du Bouddhisme. Il dit textuellement : « L’Eglise
catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions ». Et pour l’islam, dans Nostra Aetate, le Concile dit
« Même si au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés sont nées entre chrétiens et musulmans, le Saint
Concile les exhorte tous à oublier le passé, à pratiquer sincèrement la compréhension mutuelle ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les biens de la morale, la paix et la liberté ». Et pour le
judaïsme, ce qui a été toujours pour l’Eglise plus douloureux encore, à cause de la présence pendant des siècles du
judaïsme à l’intérieur de la chrétienté, je viens de le dire, minorité toujours menacée, là, le Concile dit que l’Eglise se sent intimement liée au peuple juif et à sa tradition, elle se nourrit de la racine de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que nous sommes. Elle reconnaît que Dieu n’a jamais rompu son alliance avec le peuple juif qui, dit le texte littéralement, reste très cher à Dieu.
Pendant le Concile et après, nous vivions dans le monde occidental ce phénomène de l’émigration. Il en résulte que le dialogue inter religieux et le contact avec les autres convictions, ne sont plus théoriques, comme c’était encore le cas avant le Concile. Par le phénomène de l’émigration et de la globalisation, la société belge comme le reste du monde
occidental devient de plus en plus une société multiculturelle et multi religieuse. C’est intéressant de le constater. A l’intérieur de l’Eglise, à partir des années 1960, l’Eglise a été confrontée au phénomène de la sécularisation et de la modernité. En même temps, dans la réflexion théologique, on parlait d’une culture sans Dieu ou même d’une théologie sans Dieu. C’est sans doute à cause de la présence d’autres religions que le monde occidental en train de se séculariser est confronté à nouveau, et presque sans le vouloir, au phénomène religieux et à l’expérience religieuse.
Cette sécularisation constitue de plus en plus un défi commun, non seulement à l’Eglise mais aux différentes traditions
religieuses. Alors que l’on disait que la religion n’avait plus d’avenir dans le monde occidental, nous sommes à nouveau
confrontés, à ce même monde sécularisé, à ce phénomène religieux, à cette expérience religieuse.
2. L’importance et le sens du dialogue
Je voudrais dire un mot sur le sens et l’importance de ce dialogue inter religieux. Evidemment nous le savons très bien et le texte du Concile le dit aussi, le dialogue est important pour sauvegarder , garantir la bonne entente , la paix, le respect mutuel entre nous -non seulement la tolérance-, de se respecter, même si nous appartenons à des traditions
différentes. Je voudrais quand même ajouter que, ce n’est pas là que réside tout le sens du dialogue inter religieux. Est-ce par la force des choses qu’il faut bien se mettre d’accord, qu’il faut bien vivre ensemble ? D’une part, c’est important, et nous devons tout faire pour le réaliser, c’est évident. Mais je voudrais ajouter que dialoguer a un sens en soi, aussi très important. Nous sommes des êtres humains et il est important de se rencontrer, il est important de se connaître, il est important – et ce n’est pas toujours facile – d’essayer de se comprendre. C’est çà, à mon avis, le sens fondamental du dialogue.
L’Eglise a dû apprendre à dialoguer parce que dans le passé, lorsqu’elle occupait tout le terrain, elle était Eglise dans son
monde, dans sa culture, culture d’ailleurs qu’elle-même avait créé et rendue possible. A ce moment-là, le dialogue inter
religieux existait aussi mais au niveau académique. Même au Moyen Age il y avait des « quaestiones disputatae », des
disputes théologiques. Mais le vrai dialogue elle a quand même dû l’apprendre. Et elle doit l’apprendre encore et toujours. Peut-être ne sommes-nous qu’au début. On ne connaît pas l’avenir de la religion en Occident, on ne connaît pas l’avenir du christianisme, on ne connaît pas l’avenir de l’islam, on ne connaît pas l’avenir des traditions orientales dans notre monde occidental qui est en pleine mutation. Et si c’est le début d’un grand changement, cela veut dire qu’est important de dialoguer et d’avoir un dialogue vrai, et sincère.
L’importance du dialogue ne réside donc pas seulement dans le fait d’y être forcé, par la réalité, pour maintenir et sauvegarder la paix, mais, la rencontre a une valeur en soi, une valeur humaine. Du point de vue chrétien, en tant que disciples de Jésus, c’est une valeur évangélique. L’Evangile nous invite, nous appelle à rencontrer l’autre, à le respecter tel qu’il est comme Jésus l’a fait, à dialoguer avec lui. Evidemment, je le sais bien, dans ce dialogue on ne parle pas en l’air, on parle toujours à partir de ce qu’on est, à partir de ce qu’on croit, et donc à partir de son identité. Je ne la mets pas entre parenthèses, sinon le dialogue n’est pas sérieux, il n’est pas vrai.
C’est parce qu’on a soi même un point de vue, pas toujours tous les points de vue, çà c’est aussi l’humilité du christianisme, c’est un point de vue, mais, c’est parce qu’on a un point de vue que l’on peut entrer en dialogue avec l’autre. Et je crois que c’est la différence, c’est la différence entre moi et l’autre qui rend ce dialogue possible, et qui le rend aussi intéressant. C’est la différence qui est intéressante, parce que c’est dans le dialogue, dans l’ouverture à l’autre, dans la découverte de l’altérité que je me découvre chrétien, que je découvre peut-être ce que je n’avais jamais vu, jamais compris ; que je découvre peut-être l’originalité de ma foi et de ma conviction.
Evidemment, si je rentre en dialogue avec l’autre ce n’est pas pour faire semblant, ce n’est pas pour être gentil, c’est parce que je veux apprendre de lui, sinon on n’entre pas en dialogue.
C’est la vraie ouverture. Le dialogue se fait toujours à partir de mon point de vue, mais en même temps, je veux apprendre de l’autre, parce que nous cherchons ensemble la vérité.
3. Remerciements
Je voudrais rajouter ceci : quand je parle de dialogue interreligieux, il est très important d’avoir ici dans notre Eglise à
Bruxelles, dans cette ville multi culturelle et multi religieuse, un Centre comme celui d’El Kalima. Je ne veux rien récupérer sur le plan ecclésial, mais je considère vraiment ce centre comme un service d’Eglise qui, au nom des chrétiens de notre ville, au nom de nous tous et de toute l’Eglise prend soin de l’importance de ce dialogue. Parce que tous les chrétiens, c’est évident, nous tous, nous sommes appelés à rencontrer l’autre, à dialoguer avec lui, et notamment avec nos frères musulmans.
Tout le monde n’a pas la possibilité de dialoguer au niveau théologique, au niveau du contenu de nos traditions respectives. Ce n’est pas le seul niveau. Dans nos quartiers, dans notre ville, il y a à vivre ensemble, à partager ensemble, à se rencontrer. Il y a entre nous, chrétiens et musulmans? l’amitié, qui est probablement la base de tout. Cependant il est important aussi de pouvoir dialoguer au niveau du contenu même de nos traditions. Pour ce dialogue là, à ce niveau là, nous avons besoin de compétences et c’est là, à mon avis,l’engagement du Centre El Kalima. Et je le considère vraiment comme un service d’Eglise.
L’ Eglise doit entrer en dialogue à différents niveaux et de multiples façons. Elle a besoin de personnes et d’organes qui
peuvent mener ce dialogue avec compétence et même, avec une certaine rigueur scientifique. Pour ce service, à l’occasion de ce trentième anniversaire, au nom de notre Eglise dont j’ai la responsabilité, je remercie de tout coeur le centre El Kalima pour ce travail effectué durant ces trente années. Je crois que c’est important pour l’avenir. Le problème n’est pas résolu, la confrontation avec la modernité demeure pour nous, en Occident, un problème et un défi. Mais de plus en plus, il y a cet autre défi, cette autre chance, cette grâce de rencontrer ici, chez nous, les musulmans, les juifs, les traditions extrême-orientales qui de plus en plus répondent à un désir du coeur de l’homme occidental .
A cette occasion je profite pour remercier aussi les Voies de l’Orient, qui à leur façon, avec cette même problématique et
compétence nous aident, ainsi que KMS et les Soeurs de N.D.de Sion que je n’oublie pas, avec tous ceux et celles qui
travaillent et peinent parfois dans le travail judéo chrétien. Je remercie aussi de tout coeur « Porte Ouverte » qui est toujours là au coeur de notre ville pour accueillir l’autre, le rencontrer et l’écouter. Voilà ce que je voulais dire chers amis, merci à tous.
Nommer Dieu selon une expérience musulmane
Farid el Asri
Chercheur en anthropologie (U.C.L.)
Un mot
Prenant appui sur ce verset du Coran : « Ô vous les humains, Nous vous avons crées d’un homme et d’une femme, et Nous avons fait de vous des nations et communautés, afin que vous vous entreconnaissiez, certes le plus noble parmi vous, auprès de Dieu, est le plus pieux.» (Coran 49/13), nous affirmons que le dialogue interhumain reste plus que jamais central. La nécessité de dire et de se dire est la clé de voûte déterminant un vivre ensemble harmonieux. Nous sommes pourtant immergés dans un monde où la vitesse de vie et l’encombrement des agendas impose la superficialité, où l’hystérie du rendement étouffe la soif d’aller vers l’autre. La curiosité de l’autre est remplacée par la méfiance et beaucoup de citoyens, absorbés par une quotidienneté exigeante, peinent à vouloir se dégager du temps pour se découvrir de nouvelles richesses par l’autre. Une sorte de philosophie de l’avoir primerait alors par rapport à une philosophie de l’être et de l’acte de la rencontre.
Le Centre El Kalima prouve, au travers de ce trentième anniversaire, qu’il navigue à contre courant de la méconnaissance
mutuelle. Soufflant ses bougies en présence musulmane et chrétienne, il confirme que la véritable richesse réside dans la découverte de ce qui anime le concitoyen, le coreligionnaire, voire l’humain. Cela s’amorce par la curiosité de l’autre, mais c’est par sa connaissance qu’elle s’enracine.
Telle est la marque de fabrique du centre El Kalima durant toutes ces années, si j’ose dire. C’est une utopie réaliste qui est ici prônée et à laquelle nous rallions notre voix, notre voie. Heureux anniversaire donc à toute l’équipe.
Dieu et le contexte linguistique
Notons, en guise de préambule, que l’on a souvent entendu dire de la part d’interlocuteurs intéressés que : « Votre Dieu c’est Allah, et chez nous c’est Dieu, n’est ce pas ? ». En effet, beaucoup de nos amis pensent encore que le Dieu des musulmans s’appelle Allah. Dire Allah n’équivaut pas à faire appel à un Dieu d’une communauté humaine spécifique, des musulmans ou des Arabes, cela renvoi simplement à la traduction de Dieu en arabe. Chateaubriand avait de son temps
confondu les ordres en faisant d’une langue à part (qu’est l’arabe), un Dieu à part (pour les musulmans). Les Coptes d’Egypte où les chrétiens de Bagdad voire de Palestine, ou l’Eglise Maronite à Bruxelles, mentionnent dans leur liturgie arabe le mot Allah pour parler de Dieu.
Cela ne fait pas d’eux des musulmans mais des chrétiens arabophones.
La clarification est ici essentielle car elle pose, de fait, la conception musulmane de Dieu qui s’axe autour de la notion majeure du Tawhid, de l’unicité exclusive de Dieu. Il est celui qui s’affirme au travers de tout le corpus coranique par Son unicité, et la Sourate de la pureté est d’ailleurs entièrement consacrée à cette notion centrale. Dieu, en islam, déborde
le cadrage de la période mohammadienne. Il s’est continuellement révélé à travers les âges par le biais des prophètes et messagers. Il y a là une dimension englobant des expériences spirituelles de l’humanité sous le postulat de l’unicité. Les témoignages à Dieu de David à Moïse en passant par Jésus et Mohamed (sur eux la Paix) signifient une
déclaration symphonique au Dieu Un. Une orchestration de la diversité des messages n’exclu pas la finalité « une ». Allah, God, Dieu, c’est seulement lorsque nous changeons de langue que le nom varie mais l’essence est commune. La variété se posera certes sur les conceptions, les discours sur Dieu – théologies, développées en chacune des traditions de foi respectives, mais cela reste le regard pluriel de l’humain sur le singulier.
Beaucoup de musulmans francophones ou anglophones conservent malgré tout le mot Allah en arabe dans l’utilisation de leur langue respective. Il y a là une densité émotive qui est sans doute ressentie pour justifier sa conservation. Soulevons aussi la charge esthétique particulière du mot Allah. Des portes se sont ouvertes aux interprétations
mystiques pour réfléchir la composition des consonnes et des voyelles du mot. Retenons que certains ont mis en évidence que si nous retirons la première lettre du mot Allah, il nous restera en arabe le terme « Lillah » qui signifie « à Dieu ». Le retrait de la seconde lettre nous laisse avec le mot « Lahu », « à Lui », et si l’on ne conserve que la dernière lettre on aura « Hu » qui renvoie à « Lui ». L’effacement complet du mot Allah laisse un vide qui signifie la meilleure représentation symbolique de la présence de Dieu en islam. Les maîtres soufis ont systématisés le travail de l’éducation spirituelle islamique, là où le dépouillement du coeur est essentiel. C’est-à-dire que l’amorce de faire place à Dieu commence par le fait de faire le vide de tout ce qui n’est pas Lui. Le coeur du croyant est ainsi comparé à la Ka’aba, édifice cubique au centre de la Mosquée sacrée de la Mecque. La Ka’aba, hier, pleine d’idoles, est désormais vide. La circumambulation de millions de croyants prononçant le nom de Dieu autour de cette bâtisse, pendant le pèlerinage où pendant les visites des lieux saints, représente un tournoiement autour de La présence divine, rendue possible par un lieu vidé de tout. De manière constante ils tournent autour d’un cube vide en effaçant les egos, et c’est là toute la symbolique de la présence. Des mystiques tels Cheikh Abu Sa’id, mentionnait : « là où ton moi n’est pas, c’est le paradis ». C’est en l’occurrence tout le travail spirituel développé aussi par Abu Hâmid Al Ghazâli (1058-1111) sur son vécu personnel.
Aussi, la simplicité de la structure consonantique du mot crée une prononciation qui se calquera presque sur la respiration naturelle. La reproduction du son qui dit Dieu en arabe est en effet fort simple. Les lèvres n’ont pas à bouger. Seuls, un son du fond de la gorge pour prononcer la première voyelle, un léger mouvement de la langue vers le palais pour rendre audible les doubles consonnes centrales et une expiration prononcée pour la dernière lettre reproduiraient le mot Dieu.
En milieu confrériques, au coeur des séances de glorification de Dieu et où Son nom est mentionné dans une inlassable répétition, le nom fini par être dit au travers d’une simple respiration collective, d’un halètement à voix haute. Dire Dieu en arabe est dans ces cas là tout un symbole de vie.
Dieu dans le contexte anthropologique de l’Arabie
Dans la tradition musulmane, il n’y a rien de surprenant à voir le prophète Muhammad prononcer le nom de Dieu et ce avant même la réception de la révélation. La Péninsule arabique était déjà imbibée du monothéisme hérité des traces abrahamiques et ismaéliennes.
Muhammad n’apporte rien de nouveau donc, il sera à l’instar du Coran celui qui rappelle, celui qui relie les traditions de proclamation d’unicité divine, celui qui purifie des altérations des idoles au sein des édifices, foyers et coeurs mecquois. Lorsqu’à 40 ans Muhammad devient Prophète de Dieu, les structures oligarchiques arabes, axées sur le commerce et l’entretien des idoles vont rejeter le message du Prophète.
Ceci non pas parce qu’il en appelle à croire en Dieu, mais parce qu’il dit de ne croire en nulle autre que Lui. La formulation de l’attestation de foi ici: « Il n’y a nulle autre divinité sinon Dieu » est donc problématique
pour les tribus mecquoises au pouvoir politico-économique bien ancré.
Notons que les arabes de l’époque avaient jumelé la période du pèlerinage pour les divinités avec la période des grandes caravanes marchandes et du commerce. Et donc forcément, lorsque le Prophète arrive à la Mecque avec la notion de Dieu l’unique, il met en évidence la nécessaire rupture avec le système de croyances et de négoce du passé. Le point de discorde restera le refus d’abandonner les autres divinités et non l’acceptation du Divin. D’un autre côté, si nous devions parler de dogmes dans la tradition musulmane nous dirions que la notion de la croyance en un Dieu unique serait bien le seul. L’opposition des systèmes étaient donc totale.
Pourtant, une partie de l’élite mecquoise se retirait, une fois l’an au moins, pour se purifier des intercessions de statues matérialisées et pour ne vouer l’adoration qu’à Dieu. On retrouvait ici et là, dans les alentours de La Mecque des membres de clans en méditation dans des grottes. Le clan du Prophète, les Banû Hashim n’était pas en retrait par rapport à cette tradition. Sa présence à l’âge de 40 ans dans une grotte environnant la Cité mecquoise n’avait donc rien de si marginal. La quête du monothéisme pur, celui des Ahnâf (héritages d’Abraham) était en survivance constante. Nommer Dieu dans ce contexte là, équivalait tout aussi bien à le mettre en lien avec d’autres divinités qu’à le détacher de tout intermédiaire.
Nom(s) de Dieu
L’égrènement des chapelets, le balancement des bustes, la lecture des pages du Coran, la levée des mains vers le ciel, l’inlassable mouvement de la langue résultent tous de la manifestation d’un témoignage de foi sans cesse renouvelé en adoration à Dieu. Dire par Le nom ou les noms relève d’une philosophie spécifique de l’être à Dieu, mais cela pose inéluctablement la question du devenir. L’attestation de foi en islam est le premier et seul pilier qui est exclusivement oral, tous les autres engendrent une action. Cet agir ne prend pourtant sens que dans la formulation du premier pilier. Nommer Dieu c’est s’engager en donnant un sens à toute expression rituelle, cultuelle voire expression de la vie de tous les jours. En effet, si nous devions synthétiser la matrice de l’islam en quelques mots, nous dirions qu’elle est « agir par le témoignage de Dieu ». Une philosophie de l’acte qui renoue de manière consciente avec la réalité de l’Être suprême.
Cette mise en perspective de l’agir dans une verticalité, libère les croyants de l’attraction au contingent terrestre. Aller par actes transcendant vers Dieu, c’est manifestement se mettre sur la voie de sa propre découverte et de celle de Dieu, d’Allah. S’abandonner à Dieu, c’est reconnaître consciemment, et avec la participation pleine de son intelligence, qu’il y a un appel du coeur qui dit Dieu depuis toujours et qui fait écho à l’inconscient de l’humain. Reconnaître, c’est adhérer au projet Islam en s’y impliquant. Le concept de la Fitra est ici central. Il s’agit en fait du souffle originel qui habite dans la conception islamique de l’humain en chaque personne.
C’est son souffle de « vivance » qui lui provient de Dieu et lui donne une caractéristique spécifique. Les humains sont donc, selon une conception coranique, les porteurs du souffle de Dieu. Un Verset du Coran ajoute que Dieu a pris en témoignage l’humanité en l’extirpant des reins d’Adam et l’a fait attester de Son évidence. L’humain une fois né porte en lui ce témoignage dans les méandres de sa mémoire et qui se réactive ensuite par la conscience, dans l’éducation, dans la redécouverte, … C’est ainsi que l’on comprend la pertinence des Prophètes et des Messages comme étant des rappeleurs de ce que chacun porte intimement en lui et non des annonciateurs de l’inédit. Il n’y a donc pas de conversion à l’islam mais des reconversions. La prononciation répétée du nom de Dieu est ici entendue comme une réconciliation avec la mémoire. La répétition inlassable développe ainsi des rencontres entre la Fitra et le révélé coranique, entre l’inconscient et la conscience.
L’Unique, moelle de l’Islam
Le concept de Tawhid, c’est-à-dire de l’Unicité de Dieu, est, nous l’avons souligné, le socle fédérateur de l’ensemble des musulmans à travers l’espace et le temps. C’est le ciment de la communauté spirituelle qui transcende les clivages des courants de pensées et de tendances musulmanes autant que les cultures. Cette affirmation forte pose le cadre de la démarche transcendante du croyant, de la certitude du Dieu unique, de son affirmation en tant que Créateur. L’Homme conscient de ces dimensions divines en appellera tantôt au Ilah (divin), tantôt au Rabb (Seigneur et éducateur), tantôt au khâliq (Créateur). Ce triptyque fonde la perception de l’Unique qui se déploiera en spécifications au travers de
99 noms et attributs divins. Il est la Paix, l’Amour, le Miséricordieux, le Généreux, le Juste, le Créateur, … Ses noms et attributs signifient le déploiement de ce qu’Il est tout en restant hors de portée de la finitude humaine. La nomination rend le divin accessible à l’intelligibilité de l’homme mais ne permet jamais une maîtrise objectivable, d’où l’absence de représentations. Il y a la reconnaissance du dépassement de la capacité humaine à saisir Dieu, mais il y a une proximité de Dieu dans la façon de le dire dans les vécus. L’insaisissable n’est pas l’inaccessible dans les invocations et les prières. La nomination ne prétend pas faire une circonférence de la définition de Dieu car Le nom est surtout une fenêtre ouverte sur l’absolu, il sert de repère aux limites humaines.
Notons que tous les musulmans disent Dieu au travers de ce que Dieu dit de lui-même. C’est donc dans le Coran et dans certaines traditions prophétiques que se fait la reproduction du discours de Dieu sur Son essence. C’est ainsi que la connaissance de Dieu est intimement liée à la connaissance de Sa révélation.
Une nomination qui sculpte
La nomination c’est également une confirmation. Le postulat de toute action de rappel, de tout souvenir par rapport à Dieu, est un postulat de transcendance. Se rappeler Dieu c’est se dépasser, c’est sortir de ses limites. Jalâl Ed-Dîn Rûmi parlait de la mise en état de surconscience. Un état qui pousse à l’emprunt de ponts (les prières) pour aller inlassablement vers Dieu et qui ont une vocation transformatrice des devenirs. Dire la parole de Dieu dans les prières c’est l’entendre nous parler, lui dire des invocations c’est lui répondre.
Mais la communication ne se fera que dans la citation permanente du Sujet. Raison pour laquelle tout le Coran nomme Dieu et dans toutes les invocations on aura de longs préambules où s’égrènent les noms et attributs de Dieu avant que le priant ne Lui demande quelque chose.
Il y a dans la tradition musulmane, une philosophie du témoignage qui consiste à transcender ses limites personnelles au travers de la méditation sur les noms de Dieu. Ils font miroir aux actes, je lis Dieu au travers de Ses noms mais j’interroge mon ethos qui s’y frotte en récitations. Dire Dieu c’est tendre à s’habiller des attributs divins. Il y a un verset du Coran qui est très clair dans ce sens et où Dieu fait mention du fait qu’Il s’est « interdit l’injustice » et de dire plus loin : « et je la rends interdite entre vous, ne pratiquez donc pas l’injustice ». Dieu, le Juste dans l’absolu nous invite à transcender nos tentations à l’injustice par laméditation sur Son Être. Il est un modèle absolu, dire lui appartenir, c’est
expurger de mon vécu ce qu’Il n’est pas.
Reconnaître l’existence de Dieu, nommer Dieu au travers des ses multiples facettes, c’est traduire donc cette réalité-là dans notre comportement. Et c’est s’essayer, c’est se sculpter par frottement dans la nomination, à être, à tendre à ce qu’est Dieu dans l’absolu.
Finalement, nommer Dieu c’est prier, nommer Dieu c’est le chercher mais c’est aussi le trouver et le vivre.
Traduire l’impact qu’entraîne en principe dans son sillage la nomination des noms et attributs de Dieu c’est évoquer, pour l’exemple, le mot de As Salam qui est le sixième des 99 noms divins. La racine du mot est trilitère : « SLM ». Cette dernière peut prendre un certain nombre de variantes mais le sens qu’elle donne en général est double : Paix et Islam qui signifie littéralement abandon à Dieu. L’Islam est une religion de paix car elle contient une orientation qui réconcilie l’être avec sa prédisposition naturelle à croire en l’évidence, en La paix qu’est Dieu.
Vivre en Paix c’est prendre conscience qu’on ne vit qu’à travers Lui, que le souffle de vie qui est en l’homme est divin. L’application du nom de Dieu dans les vécus développe ainsi une pacification :
- entre l’humain et son intériorité, on entre en paix avec soi-même dans le sens où l’on dit Dieu, la vie prend alors tout son sens. Je reconnais donc l’existence du divin et je m’abandonne volontairement, consciemment à cette évidence-là. Quand je suis dans un projet pareil, je suis un muslim, un être qui s’est mis en état de conscience de Dieu et qui agit à partir de cette réalité. Ceci entraîne deux notions : la liberté de l’individu à se pacifier au projet divin et sa responsabilité. Des notions ne sont ni exclusives, ni excluantes mais forge la cohérence dans le rapport au « projet Islam ». La liberté se fixe sur le choix et la responsabilité sied dans la gestion de l’avoir, du pouvoir et du savoir.
- entre l’humain et son créateur, dans le sens où je transcende,
littéralement je me dépasse, je prends conscience que je suis à
Lui, vers Lui, pour Lui. Il me parle par le Coran (signes révélés) et
par la création (signes déployés). Je lui réponds par mes rappels
où participent le coeur et l’intelligence ainsi que par les invocations,
la prière comme un hymne à Dieu.
- entre tous les humains, dans le sens où Dieu est créateur de toute
chose et donc des Hommes. Ainsi, dans la conception de l’humain
en Islam il y a en chacun de nous quelque chose de fondamental
qui garanti la dignité de chaque âme humaine, il y a là un caractère
de sacralisation de la vie en général et dans celle de l’Homme en
particulier. Ce principe rend caduque les démarches qui
distinguent les humains et justifient les discriminations par le sexe,
la couleur de peau, la langue et les religions ou philosophies. La
diversité est voulue par Dieu nous dit le Coran et l’entreconnaissance
est une invitation coranique à la découverte de la
richesse déployée. La diversité de l’humain, des perceptions et des
religions font donc partie des signes de Dieu, dans l’univers à
méditer. Si Dieu avait voulu, Il aurait fait de vous une seule
communauté, nous apprend le Coran. La dimension de la diversité
nous renvoie, fondamentalement, à un projet de convergence du
multiple vers l’Un, et non vers l’uniformisation de l’humain.
-et enfin entre l’humain et l’ensemble de la création : la nature
cosmique, animale, végétale, … les univers de l’infiniment grand et
de l’infiniment petit. La musulmane et le musulman s’invitent à
l’observation et à l’entretien de la nature (acte d’adoration). Tout le
Coran est composé de signes qui eux-mêmes invitent à
l’observation des signes déployés : « En vérité, il y a dans la
création des Cieux et de la Terre et dans l’alternance de la nuit et
du jour tant de signes pour les gens doués d’intelligence » (V.190,
Sourate La Famille de ‘Imran)
Dans l’observation des signes, réside la présence permanente de Dieu au-delà du temps. « Nous leur montrerons des signes », nous dit le Coran, c’est-à-dire qu’il y a là une invitation à l’observation, à la méditation et à la réflexion autour de la présence divine. La pacification serait alors une harmonisation avec ce que Dieu dit de Lui : Il est La paix et je vis en paix. Dans la tradition musulmane l’invocation, le rappel, le souvenir, c’est l’adoration par excellence. Nommer c’est être au coeur de la présence de Dieu, c’est être au coeur du souvenir intime et privilégié, à l’instar de ce que souligne ce verset : « souvenez-vous de moi, je me souviendrai de vous ».
Nommer Dieu
Frère Bernard-Joseph Samain
moine cistercien à l’abbaye d’Orval
A. Préalables
1. Etre prêt à recevoir des « autres »
Vers 1930 sous le titre : RAPPORTS INTELLECTUELS ENTRE CATHOLIQUES ET
NON-CATHOLIQUES, Marie Noël écrivait cette note (Notes intimes, p. 8586) :
« Il y a dans le catholique un être satisfait, supérieur – celui qui possède la vérité – plein de sécurité et de certitude. S’il
s’incline vers l’autre pensée – il s’incline – c’est pour la sauver, c’est-à-dire la circonvenir, la séduire, la gagner à
Dieu. Elle n’est pour lui qu’un objet de compassion ou de conquête. Il l’aime par miséricorde. Il la méprise par foi.
Aucun échange possible. Un catholique donne. Il ne reçoit pas.
C’est en quoi je suis mal catholique. Toute âme est mon égale. J’ai donné de mon mieux à tous le peu de lumière que
j’avais, mais j’ai aussi – et de toutes sortes de gens – beaucoup reçu.
Avais-je bien la foi ? »
Au-delà de la critique et surtout de la souffrance qu’on y devine, ce texte nous donne une règle précieuse du dialogue interreligieux. En une phrase, Marie Noël décrit l’attitude juste requise pour vivre ‘en état dedialogue’ : « Toute âme est mon égale. J’ai donné à tous le peu de lumière que j’avais, mais j’ai aussi – et de toutes sortes de gens – beaucoup reçu. »
Règle valable pour le dialogue interreligieux à ses divers niveaux :
entre gens de différentes confessions chrétiennes (c’était le contexte de Marie Noël), entre gens de différentes religions, ou encore plus largement entre gens de différentes ‘convictions’.
« Toute âme est mon égale. » Tel est pour Marie Noël le fondement du dialogue. Je ne suis ni supérieur, ni inférieur à l’autre personne que je rencontre, nous partageons la commune condition humaine, tous en quête du sens de notre vie, à un moment donné de l’histoire de l’humanité. Je renonce donc à quelque supériorité que ce soit, qui me couperait de la solidarité et de la fraternité avec tous les vivants de cette terre.
« J’ai donné de mon mieux à tous le peu de lumière que j’avais. » Entrer en véritable partage, ce n’est pas me dévaloriser moi-même. Non, Marie Noël a conscience d’avoir elle-même quelque richesse à apporter aux autres. Une lumière qui me fait vivre et que j’ai joie à diffuser. Ce qui suppose que je connaisse d’expérience personnelle le prix de mon propre héritage. Il est lumière pour moi et ce m’est une joie de la partager.
« J’ai aussi beaucoup reçu. » Dans un véritable échange, cela circule dans les deux sens. Et pour éviter toute prétention, Marie Noël insiste : j’ai donné un peu, j’ai beaucoup reçu. Elle vit cet échange avecla conscience d’être bénéficiaire, d’y gagner quelque chose. Elle avait précisé que pour un catholique, ça ne va pas toujours de soi…
La poète ajoute que si elle a reçu, c’est de la part « de toutes sortes de gens ». Oui, parfois de gens dont on ne penserait pas qu’ils aient quelque sagesse à nous partager. Des gens qui viennent d’une tout autre culture, qui ont des manières de vivre ou des pratiques religieuses si étranges à nos yeux.
L’essentiel est de rester dans le jeu humain du recevoir et du donner. Cela est bon, très bon, ce partage de nos convictions, de nos adhésions, de nos symboles et rites, de nos mythes et contes fondateurs. Exercer, redécouvrir l’exercice d’une ‘hospitalité sacrée’, qui – entendons bien – conduit d’une certaine manière au sacré !
2. Dieu est toujours plus grand, Dieu toujours inconnu…
Les poètes m’apprennent l’humilité d’une « ignorance », d’un « je ne sais pas ». Il est un « agnosticisme » au coeur de notre foi :
« Viendra le jour où vous chercherez l’ignorance comme une eau pour la soif. » (Marie Noël, Notes intimes, p. 142)
« L’inconnu
Est notre domicile. » (Guillevic)
Entendons bien : « notre » domicile, à tous, le lieu où nous habitons tous ensemble, nous tenant ensemble devant le mystère d’un Dieu qui toujours restera indicible. « Mes mots, déjà infirmes pour dire le réel créé, pourraient-ils avoir la prétention de dire adéquatement ce Réel qu’est le Créateur ? Je ne puis que balbutier » (Xavier Thévenot).
« Essayer
D’être la question
Qui s’accepte indemne de réponse. » (Guillevic)
Indemne de réponse, oui. La foi n’est pas réponse à tout. La foi questionne, la foi nous maintient en état d’éveil, de questionnement et de quête. Une question non abîmée par une réponse trop rapide, saturante.
3. La poésie comme langue de la religion : la Bible et le Coran, deux poèmes !
À la base de toutes les religions, il y a un grand texte poétique.
En somme, on pourrait dire que toute religion est une poésie qui a trop bien réussi et qui par là même s’est figée, s’est
sclérosée. Le travail de fouilles, de creusement s’est arrêté.
Les choses sont données une fois pour toutes, et il n’y a plus qu’à commenter et appliquer (GUILLEVIC, Vivre en poésie, p.35).
« G. : A la base de toutes les religions, il y a toujours un poème.
B. L. : Je ne sais pas. Je préférerais que l’on laisse à chacun sa place. La poésie a sa place, les textes sacrés ont la leur.
[…] Je ne peux pas dire que les psaumes soient des poèmes.
G : Les psaumes sont des poèmes.
B. L. : Les psaumes sont des psaumes.
G. : Mais ce sont des poèmes. […]
B. L. : Mais les prophètes ne sont pas des poètes.
G. : Leurs contemporains les considéraient comme des poètes. Mahomet c’est le poète. […] Chez les prophètes,
c’est plein de poésie. Jérémie, Isaïe, c’est de la poésie… ils sont poètes. […] Les prophètes sont tous des poètes. Il n’y a
pas de prophète qui ne soit pas poète. Ils sont poètes-prophètes. »
(Du pays de la pierre, Entretiens Guillevic et Boris Lejeune)
Ces paroles de Guillevic m’ont beaucoup fait réfléchir, elles ont rencontré en moi quelque résistance, mais je crois qu’il a vraiment raison. Je résumerais ma pensée en quelques propositions.
La Bible est poème. Les psaumes, le Cantique des cantiques, les prophètes, etc.
Le Coran est poème. (Mais attention : poésie ne veut pas dire « flou », « vague », imaginé », non réel ! Au contraire, la poésie veut dire langage neuf pour approcher ce qui dépasse le langage, langage neuf, qui évoque, suggère…)
A langue poétique, prêter une oreille poétique ! (Il s’agit d’écouter avec un coeur de poète ou d’enfant, attentif aux résonances, aux harmoniques…)
Comme remède à la logosclérose du langage religieux, il nous faut une cure de poésithérapie. Même tâche énorme nécessaire aussi bien pour la Bible que pour le Coran, me semble-t-il.
Prier, c’est « traduire ». D’une langue à une langue, d’une culture à une culture d’une époque à une époque. La traduction est une tâche d’hospitalité langagière, qui s’efforce de faire passer ou d’accueillir dans un monde les paroles qui viennent d’un autre monde. Pour moi-même d’abord, je ne cesse de traduire, de permettre ainsi l’accueil en moi de
ce que je reçois d’une autre culture.
Accueillir les mots, accueillir l’autre : même travail !
B. Nommer Dieu : noms innombrables, nom unique…
J’ai reçu le thème proposé : « Les noms de Dieu ». Ou « Nommer Dieu ». Je l’ai laissé fermenter en moi. Et j’ai laissé venir en ma prière échos et résonances. Pour partager maintenant la lumière, le « peu de lumière » que j’ai… à mes frères et soeurs chrétiens (eux aussi pourront être surpris…) ; à mes frères et soeurs musulmans ; à tout humain en
quête du sens de notre vie.
1. Nommer Dieu avec la Bible : quelques rapides coups de sonde
Le psaume 144 :
« Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour.
La bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses
oeuvres. »
Le Psaume 102 : appelé parfois l’« Hymne à la miséricorde ». Ce mot s’est trouvé pour moi enrichi, plus vivant depuis que je l’entends prononcé par les croyants de l’Islam : Le Miséricordieux. J’adhère de plus en plus à ce nom de Dieu, je le redécouvre par la grâce de la rencontre, par le fait que j’entends résonner ce nom dans la bouche d’hommes ou de femmes de l’Islam.
Exode 34 :
– Fais-moi de grâce voir ta gloire.
– Tu ne peux pas voir ma face… tu me verras de dos, je
prononcerai devant toi le nom du Seigneur…
– Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en
grâce et fidélité…
Évangile de Jean
Il est lumière, il est vie, il est amour, il est pain vivant, il est
source…
2. Nommer Dieu avec François d’Assise, le poète
Louanges du Dieu très haut : prière écrite comme mémorial d’une expérience forte de Dieu vécue lors de sa quarantaine à l’Alverne en 1124 (moment où François reçut les stigmates) : c’est un cri de louange sans fin, devant le mystère indicible qui l’a touché. Ce texte autographe, François l’a donné à frère Léon, en y ajoutant le texte de bénédiction. Frère Léon l’a cousu dans l’ourlet de son vêtement et c’est ainsi qu’il nous a été conservé.
« Tu es saint, Seigneur, seul Dieu,
toi qui fais des merveilles.
Tu es fort, tu es grand,
tu es très haut, tu es roi tout-puissant,
toi, Père saint, roi du ciel et de la terre.
Tu es trine et un, Seigneur, Dieu des dieux,
tu es le bien, tout bien, le souverain bien,
Seigneur Dieu vivant et vrai.
Tu es amour et charité, tu es sagesse,
tu es humilité, tu es patience,
tu es beauté, tu es douceur,
tu es sécurité, tu es repos,
tu es joie, tu es notre espérance et allégresse,
tu es justice, tu es mesure,
tu es toute notre richesse à profusion.
Tu es beauté, tu es douceur,
tu es protecteur, tu es notre gardien et défenseur,
tu es force, tu es fraîcheur.
Tu es notre espérance,
tu es notre foi,
tu es notre charité,
tu es toute notre douceur,
tu es notre vie éternelle,
grand et admirable Seigneur,
Dieu tout puissant, miséricordieux Sauveur.
Bénédiction donnée à frère Léon
Que le Seigneur te bénisse et te garde.
Qu’il te montre sa face et te prenne en miséricorde.
Qu’il tourne son visage vers toi et te donne la paix.
Que le Seigneur te bénisse, toi, frère Léon. »
(Cf. Variations poétiques des litanies…)
3. Nommer Dieu avec Jésus
Nous le savons, notre conception d’un Dieu Trinité fait problème :
Juifs et Musulmans sont réticents face à ce qu’ils considèrent comme une erreur, beaucoup de gens, même des chrétiens, ne comprennent rien à ce Dieu unique et trine… Au nom du dialogue et de la paix, ne pourrait-on mettre cette idée entre parenthèse… ?
Je vous partage ici mon essai de réponse.
Trinité est un mot que ma prière ne connaît pas. Je veux en rester aux mots de l’évangile : l’enfant, son père, leur relation si simple, si vivante, le souffle qui les unit, les noue en une vie de communion.
Seule clef d’accès à ce royaume, le vocatif Abba ! Ou ses traductions : Père ! Papa ! Vader ! Father ! Et ainsi de suite en toutes les langues. Chacun désormais depuis la Pentecôte le comprend dans sa propre langue.
Ce nom si commun et si neuf est bien le mot mis en valeur par les « évangélistes » Matthieu, Marc et Luc, mais aussi par les « théologiens » Jean et Paul. A la fois mot d’appel, mot de gratitude, mot de confiance, mot d’abandon, mot du tout petit enfant et mot de l’adulte le plus accompli.
Contemplons Jésus, et aussitôt il apparaît avec une évidence croissante qu’il vit avec Dieu une communion extraordinaire (qui sort de l’ordinaire), il vit une relation filiale à Dieu qu’il appelle « Abba », et que tous deux demeurent ainsi unis dans un même Esprit, un même Souffle vivant. Dieu n’est pas un être solitaire et immobile, mais il est vie,
partage, échange, il est de l’ordre d’un faisceau de relations qui vont et viennent d’un fils à un père, et réciproquement, dans une commune respiration. L’un, le père, est donateur, l’autre, le fils, est récepteur.
Regardons Jésus, comment il prie, comment il vit. Il ne se comporte pas en « électron libre », il est toujours relié à sa Source. Nous le surprenons comme en flagrant délit de relation de demande et d’accueil face à Celui qui lui donne la Vie.
Jésus se retirait souvent dans un endroit désert, à l’écart, que ce soit dans la montagne, ou de l’autre côté du lac. Ou encore dans sa chambre, dont il fermait soigneusement la porte. Tout cela pour une rencontre personnelle, intime. Pour mieux tendre ses racines et son désir vers la Source de son être. Pour se ressourcer en son Abba, si proche et si mystérieux. En lui il avait son refuge, son abri, sa demeure.
Son royaume.
Ainsi Jésus prenait le temps de vivre l’enfance qu’il était. C’était comme un secret qui l’habitait et rayonnait du plus profond de son être.
Ce mystère – son mystère – intriguait.
Un jour, quelque part, ses compagnons les plus proches osèrent l’interroger : – Que vis-tu là ? Apprends-nous, s’il te plaît, à prier comme toi, à vivre d’une même relation, nous le désirons. » Jésus leur répondit par une réponse on ne peut plus cristalline : – Dites comme moi : Abba !
Papa ! De toutes vos forces. De tout votre élan. Avec mon Souffle au-dedans de vous. Avec mon respir filial au-dedans de votre respir.
Un autre jour, Jésus dormait dans la barque secouée par les flots sauvages de la mer ; mais ceux-ci ne pouvaient rien contre sa sérénité.
Jésus se laissait bercer du dedans par le rythme régulier et apaisant de sa conversation avec la Source de sa vie. –Jésus, tu dors ? lui reprochent les disciples. – Je dors, oui, mais mon coeur reste en éveil. Je sais que l’amour de mon Père est fort et fidèle, qu’il peut intervenir et apaiser les flots. N’ayez pas peur. Je vais me redresser, je vais déployer ma force, celle que j’ai puisée en mon sommeil dans les bras de mon Abba.
Plus tard, Jésus dormait dans sommeil de la mort. Mais son coeur veillait en attendant que son Père, fidèle à son amour toujours présent, le fasse sortir du sombre pays de la mort et le remette debout sur le rivage dans la lumière du matin. OEuvre merveilleuse d’un amour qui toujours le suscite et re-suscite.
Tout au long de sa vie, Jésus prie son berger de Père, toujours présent à ses côtés, toujours présent en son coeur. Abba : ce mot lancé vers son père du ciel est sa force secrète contre tous les « ennemis ».
Son mot-miracle, qui l’aide à venir à bout de toutes les difficultés. Son mot-sésame qui toujours lui ouvre un passage. Son mot de passe pour transiter de la terre au ciel. Alors quand il a peur, quand un ennemi veut s’en prendre à lui, quand rôde le monstre de la mort, il se replonge au plus profond de son coeur et secrètement il s’agrippe à ce nom, et le répète vite, très vite, sans s’arrêter : « Abba, Abba… Reste avec moi, ne me laisse pas seul ! » Et la paix revient, il retrouve le Souffle. Et il sourit :
Je le sais bien, Abba, tu es toujours avec moi, tu ne peux m’abandonner.
Ta présence toujours me rassure.
Abba est le mot-clé de Jésus. Et ce mot, il le transmet à ses disciples, il nous le transmet : mot-clé qui nous ouvre le Royaume, le monde de communion et d’amitié que vit Jésus avec son Père et leur Souffle commun.
Beaucoup de noms, un seul nom ? Faut-il opposer ? Non. Il en va avec les noms comme la lumière blanche qui en traversant un prisme se diffracte en toute la gamme des couleurs de l’arc-en-ciel. Et réciproquement toutes les couleurs se condensent en la lumière blanche.
4. Le ‘Notre Père’ en sa source, en sa simplicité
Le ‘Notre Père’, si l’on y regarde de près, n’est pas un texte simple.
J’ai donc essayé de le traduire. Un travail de traduction, c’est-à-dire de transmission, pour moi-même d’abord, et qui pourra en aider d’autres éventuellement. Voici ma proposition :
Père, ton nom !
Père, ton royaume !
Père, ta parole !
Père, ton pain !
Père, ton pardon !
Père, ton abri !
Il me semble avoir retrouvé ainsi quelque chose de la simplicité de la prière de Jésus, l’enfant, le fils.
La répétition du nom de Père (ou Abba, choisissez…) donne force
incantatoire à ces invocations.
Et chacune des variations autour du seul nom peut se comprendre à la fois comme élan d’admiration (remarquez aussi les six possessifs ton, ta…) et comme prière de demande.
Un seul mot se diffracte ici en six mots. Mais nous pouvons continuer : en 99 mots, mille mots…, mille langues… Il y aura toujours à traduire et retraduire, en essayant de trahir le moins possible… : tâche infinie qui recouvre tous les temps, tous les lieux.
Le priant est un ruminant : les mots qu’il a reçus, qu’il a broutés, il ne cesse de les mâcher et remâcher pour se les approprier, se les incorporer, les intégrer à sa propre chair.
Et c’est grande joie, vitale et vivifiante.
Après les conférences à deux voix, les participants ont partagé le verre de l’amitié et ce fut la rencontre entre
« nouveaux » et « anciens ».
Pour terminer la journée, un moment musical nous est offert gracieusement par :
Anwar Abudrah, musicien et chanteur de l’Ecole de Bagdad et la chorale « Résonances », chacun offrant des morceaux de
musique et de chants, tour à tour et se retrouvant dans une symphonie merveilleuse. Merci encore à eux.